C'est la fête que presque personne ne prépare. L'anniversaire de la dédicace de l'église revient tous les ans, souvent le dernier dimanche d'octobre, et beaucoup de paroisses la découvrent le vendredi soir en ouvrant le feuillet. On chante alors le répertoire du dimanche ordinaire, la fête passe inaperçue, et l'assemblée ne comprend pas pourquoi les lectures parlent soudain de pierres et de temple.
C'est dommage, parce que la dédicace est l'une des rares solennités qui parle directement du lieu où l'assemblée se tient. Elle a ses textes, son vocabulaire, et un répertoire bien identifié. Préparée trois semaines à l'avance, elle devient l'une des célébrations les plus parlantes de l'année.
Ce que la fête célèbre vraiment
La dédicace n'est pas l'anniversaire de la construction du bâtiment. C'est celui du jour où l'évêque a consacré l'édifice, l'a oint du saint chrême, et l'a mis à part pour le culte. Ce jour-là, une maison de pierre est devenue autre chose : le lieu où une communauté se rassemble, où l'on baptise, où l'on célèbre les funérailles, où l'on prie depuis parfois plusieurs siècles.
Les textes de la liturgie tournent tous autour de la même image, et c'est elle qui doit guider le choix des chants. L'église de pierre renvoie à l'Église faite de personnes : les fidèles sont les pierres vivantes de l'édifice, le Christ en est la pierre d'angle. La deuxième lecture le dit sans détour, et l'Apocalypse fait voir la Jérusalem nouvelle qui descend du ciel. Un répertoire réussi ce jour-là fait entendre ces trois registres : le lieu, le peuple, la cité qui vient.
Cette clé de lecture change tout. Un chant d'entrée générique sur la joie de se rassembler passe à côté. Un chant qui nomme la maison, le temple, les pierres vivantes, fait résonner l'homélie avant même qu'elle soit prononcée.
Quand la célébrer quand on ignore la date
Beaucoup de paroisses ne connaissent pas la date de consécration de leur église, surtout quand l'édifice est ancien et que les archives ont disparu. La règle liturgique le prévoit : dans ce cas, la fête se célèbre le 25 octobre, ou le dimanche le plus proche selon l'usage du diocèse.
Renseignez-vous tout de même auprès de votre curé ou de la commission d'art sacré du diocèse. Beaucoup d'églises ont une date connue, parfois inscrite sur une plaque à l'entrée ou dans les registres paroissiaux. Célébrer la vraie date donne à la fête une épaisseur que la date de remplacement n'a pas, et fournit au passage un beau sujet pour le mot d'accueil.
Dans une paroisse qui regroupe plusieurs clochers, la question se pose autrement : chaque église a sa dédicace. L'usage le plus courant est de célébrer celle de l'église où la messe dominicale est dite, en nommant les autres dans la prière universelle. Tranchez ce point avec le curé avant de préparer les chants, sinon vous risquez de bâtir une célébration pour le mauvais édifice.
Le chant d'entrée : nommer la maison
C'est le chant qui donne le ton, et celui sur lequel il faut passer le plus de temps. Cherchez une pièce qui parle explicitement de la maison de Dieu, du temple, ou du peuple rassemblé qui devient demeure : le psaume 99, « Entrez dans ses portes avec des louanges », fait exactement cela, et le programme plus bas en propose une version.
Deux critères pratiques priment sur la beauté du texte. Le chant doit être connu de l'assemblée, ou tenir en un refrain court que l'on retient à la première écoute : une fête n'est pas le moment d'apprendre une pièce difficile. Et il doit rester dans une tessiture confortable, ce qui reste le premier critère de tout choix de chant d'assemblée, comme je le développe dans l'article sur l'ambitus.
Si votre chorale chante à plusieurs voix, la dédicace est une bonne occasion de sortir une pièce plus travaillée, mais gardez-la pour l'offertoire ou la communion. L'entrée appartient à l'assemblée entière : c'est le moment où elle se constitue comme corps, et elle doit pouvoir chanter.
Le psaume et l'acclamation
Le psaume se prend dans le commun de la dédicace. Les deux plus fréquents sont le psaume 45, « Le Fleuve, ses bras réjouissent la ville de Dieu, la plus sainte des demeures du Très-Haut », celui de la Dédicace du Latran, et le psaume 121, « Quelle joie quand on m'a dit : nous irons à la maison du Seigneur ». Chantez-le, ne le lisez pas. Un psaume proclamé sans musique un jour de solennité laisse un trou au milieu de la liturgie de la Parole.
Si votre psalmiste manque d'assurance, prenez une antienne courte que l'assemblée reprend entre les strophes, et laissez les versets à une seule voix sûre. C'est la solution la plus robuste, et elle fonctionne dans toutes les paroisses. Le sujet mérite qu'on s'y arrête une fois pour toutes : je détaille la manière de le préparer dans l'article sur le psaume responsorial.
Pour l'acclamation de l'Évangile, gardez celle que l'assemblée chante d'habitude en temps ordinaire. Changer d'alléluia un jour de fête désoriente plus que cela ne rehausse.
L'ordinaire : ne pas tout changer d'un coup
La tentation, un jour de solennité, est de sortir une messe entière que la chorale a travaillée et que l'assemblée ne connaît pas. C'est souvent l'erreur qui refroidit la célébration : les fidèles se taisent, et la fête devient un concert auquel ils assistent.
Une règle simple tient bien : gardez l'ordinaire habituel, et soignez tout le reste. Si vous voulez malgré tout marquer le jour, ne changez qu'une pièce, le Gloria par exemple, et faites-la répéter deux minutes avant la messe. La question du choix et de la stabilité de l'ordinaire est traitée plus largement dans l'article sur l'ordinaire de la messe.
Le Gloria se chante ce jour-là, y compris si la dédicace tombe en temps ordinaire : c'est une solennité, pas une mémoire.
Communion et envoi : de la pierre au peuple
À la communion, le registre change. On ne chante plus le lieu, on chante ce qui s'y passe : la source qui coule du sanctuaire, dans la vision d'Ézékiel, devient la nourriture de ceux qui s'avancent. C'est souvent le moment de placer la pièce la plus travaillée de la chorale.
L'envoi, lui, mérite un choix délibéré. C'est le moment où la fête trouve sa pointe : le peuple sort du bâtiment qu'il vient de fêter pour être cette Église ailleurs. Un chant d'envoi qui parle de mission, de peuple en marche, ou de louange qui déborde ferme la célébration exactement là où l'homélie l'aura menée. Évitez de terminer sur une pièce mélancolique : la dédicace est une fête joyeuse.
Le programme, chant par chant
Le commun de la dédicace offre plusieurs lectures au choix. Les plus usitées sont celles de la Dédicace de la basilique du Latran, le 9 novembre : Ézékiel (47, 1-2.8-9.12), l'eau qui jaillit du Temple, ou la première lettre aux Corinthiens (3, 9c-11.16-17), « vous êtes un sanctuaire de Dieu » ; le psaume 45 ; et l'Évangile des vendeurs chassés du Temple (Jean 2, 13-22), où Jésus « parlait du sanctuaire de son corps ». D'autres textes sont possibles, comme les pierres vivantes de la première lettre de Pierre ou la Jérusalem nouvelle de l'Apocalypse : vérifiez avec le célébrant ceux qu'il retient, puis ajustez le psaume.
| Moment | Chant | Pourquoi celui-là | Fiche |
|---|---|---|---|
| Entrée | Servez le Seigneur (Pierre-Arnaud Destremau, album Vivant, écouter) | Le psaume 99 : « Entrez dans ses portes avec des louanges ! » L'assemblée chante qu'elle entre dans la maison qu'elle fête. Refrain franc, que l'on reprend dès le deuxième passage. | Voir la fiche |
| Aspersion, si le célébrant la prévoit | J'ai vu l'eau vive, ou le Vidi aquam grégorien | Le texte vient d'Ézékiel 47 : l'eau qui sort du Temple et fait vivre tout ce qu'elle touche. Si la première lecture retenue est Ézékiel, l'aspersion la fait entendre avant même qu'on la lise. | Voir la fiche |
| Gloria | Votre ordinaire, avec un seul Gloria plus festif | Dans l'église dont on fête la dédicace, c'est une solennité : le Gloria se chante, même en temps ordinaire. | |
| Psaume | Psaume 45, « Le Fleuve, ses bras réjouissent la ville de Dieu », ou psaume 121, « Quelle joie » | Selon les lectures retenues dans le commun. Antienne courte pour l'assemblée, versets à une voix sûre. | |
| Alléluia | Votre Alléluia habituel | Son verset donne le sens de la fête : « J'ai choisi et consacré cette Maison, dit le Seigneur » (2 Chroniques 7, 16). | |
| Préparation des dons | Béni soit le Seigneur (Pierre-Arnaud Destremau, album Triduum, écouter) | Le psaume 45 s'ouvre sur « Dieu est pour nous refuge et force ». Les strophes de ce chant le prolongent : « En toi Seigneur j'ai mon refuge », « ma maison fortifiée, ma forteresse et mon roc ». Pièce de chœur, environ quatre minutes. | Voir la fiche |
| Communion | Source d'amour (Pierre-Arnaud Destremau, album Triduum, écouter) | « Source d'amour, eau vive et pure, guide nos pas vers ta demeure » : l'eau d'Ézékiel et « la plus sainte des demeures » du psaume, dans un seul refrain. L'assemblée le reprend pendant la procession. | Voir la fiche |
| Envoi | Peuple de Dieu, marche joyeux | Saint Paul aux Corinthiens : « Vous êtes un sanctuaire de Dieu ». Le peuple sort du bâtiment pour être ce temple ailleurs ; un chant de peuple en marche le dit mieux qu'un chant sur les pierres. | Voir la fiche |
Composer la feuille de messe avec ces chants
Trois de ces chants sont de Pierre-Arnaud Destremau, enregistrés par le chœur Cantiamo ; la partition de Servez le Seigneur est en accès libre sur Parfreetion. Pour les autres titres, le lien ouvre le chant dans les partitions du site, qui mènent à la partition officielle ; le grégorien est du domaine public.
Trois pièges qui reviennent chaque année
Le premier est de découvrir la fête trop tard. Trois semaines avant, vous pouvez encore faire travailler une pièce à la chorale et prévenir l'organiste. Le vendredi soir, vous ne pouvez plus que recycler. Notez la date dans votre planning annuel, une fois pour toutes.
Le deuxième est de tout miser sur les paroles et d'oublier l'édifice lui-même. Un jour de dédicace, l'église est le décor de sa propre fête : c'est l'occasion d'utiliser l'orgue à plein, d'ouvrir une procession d'entrée plus longue que d'habitude, de laisser sonner un silence après la communion. L'acoustique du lieu fait partie de la célébration, et elle se travaille comme le reste, sujet que j'aborde dans l'article sur l'acoustique d'une église.
Le troisième est d'oublier d'expliquer. Deux phrases au mot d'accueil, rappelant ce qu'on fête et depuis quand cette église est consacrée, suffisent à transformer une messe que personne ne comprend en une célébration que la paroisse attend l'année suivante. Le chant ne porte que ce que l'assemblée a compris.