Peu de répertoires sont aussi vastes, et aussi inégaux, que celui des chants à la Vierge Marie. On y trouve le sublime : le Salve Regina grégorien, l'Ave Maria de tant de compositeurs : et le sirupeux, ces cantiques mièvres du XIXe siècle qui font fuir autant qu'ils rassemblent. Cet article donne des titres, fête par fête, mais surtout une manière de choisir : un chant marial dit quelque chose de la foi, pas seulement de la tendresse, et le bon chant est celui qui fait entendre l'Évangile du jour.
Quand chante-t-on la Vierge
Le chant marial n'est pas un ornement qu'on ajoute à volonté. Il a ses moments, et les respecter évite le contresens liturgique le plus courant : glisser un Je vous salue Marie chanté en plein cœur d'un temps qui appelle autre chose.
Les fêtes mariales d'abord : l'Annonciation, la Visitation, l'Assomption, que j'ai traitée à part pour préparer la musique du 15 août :, la Nativité de Marie, l'Immaculée Conception. Le temps de l'Avent ensuite, profondément marial, où la figure de Marie qui attend l'enfant traverse la liturgie. Le mois de mai et le mois d'octobre, enfin, consacrés par la piété populaire à la Vierge, avec leurs neuvaines, leurs processions et leurs chapelets chantés.
En dehors de ces moments, le chant marial trouve surtout sa place en fin de célébration, un chant d'envoi confié à Marie, ou lors d'une procession. Il ne remplace jamais un chant dont la fonction propre appartient au déroulement de la messe : à ce sujet, la fonction de chaque chant reste la boussole.
Les grands classiques, et comment les aborder
Quatre antiennes mariales structurent la tradition, chantées selon le temps liturgique : Alma Redemptoris Mater (Avent et Noël), Ave Regina Cælorum (du 2 février au Mercredi des Cendres), Regina Cæli (temps pascal) et Salve Regina (le reste de l'année). Les connaître, au moins dans leur ton simple grégorien, donne à une chorale un socle d'une beauté inusable et d'une justesse liturgique totale.
Le Salve Regina en ton simple est accessible à n'importe quel groupe : une mélodie syllabique, un ambitus réduit, une assemblée qui la reprend vite dès lors qu'on la propose régulièrement. C'est souvent le meilleur point d'entrée dans le répertoire grégorien pour une chorale paroissiale.
L'Ave Maria pose un autre problème : il en existe des centaines, du plus pur au plus démonstratif. Pour l'assemblée, méfiez-vous des versions conçues pour un soliste, celles de Gounod ou de Caccini sont magnifiques en concert, inchantables en assemblée. Privilégiez un Ave Maria à refrain simple que tous peuvent reprendre, en réservant les grandes pages au chœur seul, à l'offertoire ou en méditation.
Fête par fête : l'Évangile du jour choisit le chant
Les fêtes mariales ont des lectures propres, et ce sont elles qui désignent le chant. La méthode est toujours la même : repérer la phrase de l'Évangile que tout le monde aura en tête, et chercher le chant qui la chante.
| Fête | Le texte du jour | Chants | Fiche |
|---|---|---|---|
| Annonciation (25 mars) | Luc 1, 26-38 : « Voici la servante du Seigneur ; que tout m'advienne selon ta parole. » | Angélus de saint Ambroise (Pierre-Arnaud Destremau, album Ephata, écouter), qui chante ce dialogue presque mot pour mot ; Réjouis-toi Marie, sur la salutation de l'ange. | Voir la fiche |
| Visitation (31 mai) | Luc 1, 39-56 : la salutation d'Élisabeth, puis le Magnificat. | Magnificat (Pierre-Arnaud Destremau, album Triduum, écouter) : l'Évangile du jour est le cantique lui-même. Je vous salue Marie (Pierre-Arnaud Destremau, album Vivant, écouter) reprend le cri d'Élisabeth, « Vous êtes bénie entre toutes les femmes ». | Voir la fiche |
| Assomption (15 août) | Apocalypse 12 : « Un grand signe apparut dans le ciel : une Femme, ayant le soleil pour manteau » ; Évangile de la Visitation. | Signe grandiose apparu dans le ciel, qui chante la première lecture ; Prière Notre-Dame du Salut (Pierre-Arnaud Destremau, album Vivant, écouter), prière de la famille de l'Assomption, qui organise le pèlerinage national à Lourdes autour du 15 août. | Voir la fiche |
| Nativité de Marie (8 septembre) | Matthieu 1 : la généalogie de Jésus, jusqu'à « Marie, de laquelle fut engendré Jésus, que l'on appelle Christ ». | Vierge Sainte, Dieu t'a choisie, sur l'élection de Marie ; le Magnificat en écho au psaume du jour. Le programme complet est juste en dessous. | Voir la fiche |
| Immaculée Conception (8 décembre) | Genèse 3 et Luc 1, 26-38 : « Je te salue, Comblée-de-grâce. » | Je vous salue Marie (Pierre-Arnaud Destremau, album Vivant, écouter), qui commence par cette salutation ; en Avent, l'antienne Alma Redemptoris Mater. | Voir la fiche |
| Temps pascal | De Pâques à la Pentecôte, l'antienne mariale change. | Regina Cæli : « Reine du ciel, réjouis-toi, alléluia ». | |
| Funérailles, 2 novembre | L'intercession « à l'heure de notre mort ». | Ave Maria (Pierre-Arnaud Destremau, album Ephata, écouter), qui se clôt sur « nunc et in hora mortis nostræ » ; Souvenez-vous (Pierre-Arnaud Destremau, album Ephata, écouter), dont tout le texte est une confiance : « qu'on n'a jamais entendu dire qu'aucun de ceux qui ont eu recours à votre protection [...] ait été abandonné ». | Voir la fiche |
| Mois de mai, rosaire | La prière répétée de l'Église. | Je vous salue Marie (Pierre-Arnaud Destremau, album Vivant, écouter) (moins d'une minute, chantable entre deux dizaines) ; l'Angélus (Pierre-Arnaud Destremau, album Ephata, écouter) à midi. | Voir la fiche |
Chants pour la Nativité de la Vierge Marie (8 septembre)
La Nativité de Marie est une fête, pas une solennité, et elle tombe le plus souvent en semaine. Ses lectures sont fixes, les mêmes chaque année : Michée 5, 1-4a (« jusqu'au jour où enfantera celle qui doit enfanter ») ou Romains 8, 28-30 (« ceux que, d'avance, il connaissait, il les a aussi destinés d'avance »), le psaume 12 et la généalogie de Jésus en Matthieu 1, 1-16.18-23, qui s'achève sur le nom d'Emmanuel. Le programme se lit dans ces textes.
| Moment | Chant | Pourquoi celui-là | Fiche |
|---|---|---|---|
| Entrée | Vierge Sainte, Dieu t'a choisie | Tout le chant tient sur l'élection de Marie : c'est la lettre aux Romains, « destinés d'avance ». Un chant d'annonce, pas de couronnement, et beaucoup de paroisses le connaissent. | Voir la fiche |
| Psaume | Psaume 12, « J'exulterai de joie en Dieu, mon Seigneur » | Celui du lectionnaire. Même en semaine, une seule voix suffit pour le refrain. | |
| Alléluia | Votre Alléluia habituel, verset « Heureuse es-tu, sainte Vierge Marie » | Le verset donne l'image de la fête : « de toi s'est levé le soleil de justice ». Faites-le chanter, pas lire. | |
| Préparation des dons | Je vous salue Marie (Pierre-Arnaud Destremau, album Vivant, écouter) | Moins d'une minute. « Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni » nomme la naissance qu'annonce Matthieu : « l'enfant qui est engendré en elle vient de l'Esprit Saint ». | Voir la fiche |
| Communion | Voici le corps et le sang du Seigneur (Communauté de l'Emmanuel) pour l'assemblée, ou Dieu s'est fait homme (Pierre-Arnaud Destremau, album Vivant, écouter) par le chœur | L'Évangile finit sur « Emmanuel, Dieu-avec-nous » et Michée annonce un berger. Le motet dit les deux : « Dieu s'est fait homme parmi nous », « il est notre berger ». | Voir la fiche |
| Envoi | Magnificat (Pierre-Arnaud Destremau, album Triduum, écouter), ou le Salve Regina | Le psaume a fait dire « J'exulterai de joie en Dieu » ; le Magnificat le reprend, « exulte mon esprit en Dieu mon Sauveur ». Et il finit sur Abraham, le premier nom de la généalogie. | Voir la fiche |
Composer la feuille de messe du 8 septembre
Pour un temps de méditation après la communion, Marie, mère de mon cœur (écouter) convient à la fête d'une naissance : son refrain demande « gardez-moi un cœur d'enfant ». Le déroulé complet, avec le propre grégorien Salve, sancta parens et les pièges de la fin d'été, est dans l'article sur la Nativité de la Vierge Marie.
Les chants liés vers ce site sont les miens, enregistrés par le Chœur Cantiamo ; leurs partitions sont en accès libre sur Parfreetion. Pour les autres titres, le lien mène à la partition officielle.
Choisir pour une assemblée, pas pour soi
C'est la tentation du musicien : choisir le chant qui le touche, lui, et découvrir le dimanche que personne ne suit. Un chant marial destiné à l'assemblée obéit aux mêmes contraintes que tout chant d'assemblée, un ambitus contenu, un refrain mémorable, une mélodie qu'on retient dès la deuxième écoute. J'ai développé cette exigence dans écrire pour une assemblée qui ne lit pas la musique, et elle vaut pleinement ici.
Concrètement : gardez pour le chœur les polyphonies exigeantes et confiez à l'assemblée des refrains courts. Un refrain comme Vierge Sainte, Dieu t'a choisie, une litanie mariale où l'assemblée répond « priez pour nous » pendant que le chœur énonce les invocations : voilà des formes qui font chanter tout le monde sans niveler la beauté.
La question du texte : marial ne veut pas dire sentimental
Un chant à la Vierge n'est pas un chant d'amour humain transposé. Le piège du répertoire marial, c'est la dévotion qui déborde en sentimentalité : des textes centrés sur nos émotions plutôt que sur ce que l'Église croit de Marie. Or Marie, dans la liturgie, renvoie toujours au Christ, elle est celle qui le porte, le montre, s'efface devant lui.
Vérifiez donc le texte autant que la mélodie. Un chant marial juste dit la foi : le fiat, la maternité divine, l'intercession, la figure de l'Église. Le Magnificat, le cantique de Marie lui-même, reste le sommet indépassable de tout répertoire marial, et mérite d'être chanté par l'assemblée dans une version accessible plutôt que réservé au chœur. Si vous ne deviez travailler qu'une pièce mariale cette année, ce serait celle-là.
Bâtir un noyau qui tient dans l'année
Comme pour l'ordinaire, mieux vaut posséder solidement quelques chants marials que d'en survoler vingt. Un noyau raisonnable : une antienne grégorienne selon le temps, un Ave Maria à refrain pour l'assemblée, un chant marial de procession pour le mois de mai, et le Magnificat. Avec cela, vous traversez l'année liturgique sans jamais être pris au dépourvu.
Ce principe du répertoire stable, travaillé dans la durée plutôt que renouvelé sans cesse, est le même que celui qui vaut pour choisir les chants de la messe et pour tenir l'ordinaire. La Vierge n'y fait pas exception : la piété mariale gagne en profondeur quand elle s'appuie sur des chants que l'assemblée finit par porter par cœur.
Un dernier mot. Le répertoire marial est celui où l'on chante le plus avec le cœur : et c'est précisément pour cela qu'il faut y garder la tête claire. Beauté de la mélodie, justesse du texte, accessibilité pour l'assemblée : les trois ensemble, jamais l'un au détriment des autres. C'est ainsi qu'un chant à Marie devient prière de tous, et pas seulement effusion de quelques-uns.
Sept mises en musique récentes, à écouter
Le répertoire marial ne s'est pas arrêté au XIXe siècle. Voici sept pièces que j'ai composées pour le Chœur Cantiamo, sur des textes mariaux de la tradition. Chacune est écrite pour chœur, avec l'assemblée en tête. Vous pouvez les écouter et lire les textes.
- Ave Maria (Pierre-Arnaud Destremau, album Ephata, écouter) : la prière mariale par excellence, en polyphonie sur le texte latin original.
- Je vous salue Marie (Pierre-Arnaud Destremau, album Vivant, écouter) : une mise en musique brève, moins d'une minute, pour ouvrir ou conclure un temps de prière.
- Magnificat (Pierre-Arnaud Destremau, album Triduum, écouter) : le cantique de Marie, celui dont je disais plus haut qu'il reste le sommet du répertoire.
- Souvenez-vous (Pierre-Arnaud Destremau, album Ephata, écouter) : le Memorare de saint Bernard, supplique mariale d'une simplicité immédiate.
- Marie, mère de mon cœur (Pierre-Arnaud Destremau, album Ephata, écouter) : la prière de Léonce de Grandmaison, qui demande à Marie de garder un cœur d'enfant.
- Prière Notre-Dame du Salut (Pierre-Arnaud Destremau, album Vivant, écouter) : une prière portée depuis l'origine par la famille de l'Assomption et ses pèlerinages.
- Angelus de Saint-Ambroise (Pierre-Arnaud Destremau, album Ephata, écouter) : l'Angélus en polyphonie, cette récitation qui rythme le matin, midi et soir des paroisses depuis le Moyen Âge.
L'ensemble du catalogue est en écoute libre sur les plateformes, et le répertoire de partitions permet de chercher par moment liturgique.